Le Hip-Hop & l’Existence

« Enfant : existence sans biographie. »

Milan Kundera, in L’Eternité

Ce sont les artistes eux-mêmes, par le biais d’un manifeste, ou l’Histoire, en écumant le meilleur dans les vagues du temps, qui théorisent l’existence d’un mouvement artistique.

Courant énigmatique car ambivalent, de musiciens et de gangsters, de penseurs et de criminels, de génies et de renégats, – et souvent des deux à la fois-, le rap est une comédie et une tragédie se rejouant à l’infini. Mouvement artistique créé au début des années 1970 à New York, le Hip-Hop a une histoire double : il condense la mémoire décadaire de toute une communauté, tout en exprimant les peines et joies d’une génération actuelle.

En d’autres termes, l’existence historique se superpose toujours à l’existence individuelle des artistes. Le rap s’est affirmé culturellement et économiquement en même temps que la génération qui l’a sublimé. Autrement dit, les artistes qui ont fait le Hip-Hop ont grandi avec lui, par lui, grâce à lui. Le rythme temporel doit être souligné : les pionniers du Hip-Hop, à l’instar de Grandmaster Flash et de DJ Kool Herc, d’Afrika Bambaataa et de Melle Mell, entrèrent dans l’Histoire plus pour leur invention que pour leur art. Ils étaient déjà trop âgés pour s’accorder au mieux avec cet enfant artistique. L’apogée musicale et commerciale vint avec les années 1990, lorsque le rap, avec une vingtaine d’années d’existence, fut magnifié précisément par des young black males d’une vingtaine d’années également. Cette fusion entre temps personnel et épopée historique, entre l’âme des uns et la mémoire des autres, entre la rage du moment et l’éternité des idées, a profondément défini l’existence du Hip-Hop.

Notion fondamentale pour comprendre ce courant musical, l’existence désigne aussi bien le fait d’avoir une réalité, la présence en un lieu, la durée ou encore la vie. Aussi l’existence joue-t-elle dans le rap un rôle structurant : elle est déjà une victoire, elle est souvent une reconnaissance, elle est toujours une obsession.

Obsession, le mot n’est pas trop fort. De fait, le Hip-Hop vient en lignée directe de la communauté afro-américaine, une communauté réduite durant des siècles au silence, soit à l’inexistence politique. C’est pourtant l’existence, a fortiori politique, qui définit l’homme, le faisant citoyen. Tel fut le fondement de la révolution américaine de 1776 : « no taxation without representation », pas d’impôt sans représentation – autrement dit, sans existence. Tel fut encore le fondement de la révolution française : « Les représentants du peuple français, constitués en Assemblée nationale… » Gardons ainsi en mémoire que ce n’est qu’à partir de 1964 et du Civil Rights Act du Président Lyndon Johnson que la communauté afro-américaine a pleinement pu jouir de ses droits, notamment du droit de vote.

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À sa naissance, le Hip-Hop se considérait lui-même comme un mouvement sous-terrain, qui n’avait pas vocation à exister aux yeux du grand public : les cassettes audio puis les Cds se vendaient dans la rue, à l’arrière des coffres de voitures. Désormais, le rap a accédé au statut d’existence, c’est-à-dire à une visibilité aussi bien sociale que musicale et commerciale. Ainsi estime-t-on que l’industrie du Hip-Hop génère 10 milliards de dollars par an et bénéficie d’un marché de 45 millions de consommateurs.

Pourtant, aux oreilles des générations plus anciennes, le Hip-Hop demeure soit méconnu, soit méprisé. Il reste cet enfant qui existe certes, mais dont la biographie n’est pas digne d’être mentionnée ; il demeure cette musique infantilisée, dont l’âme est jugée ni mature, ni profonde.

Ainsi ambitionnons-nous de montrer comment la notion d’existence a structuré le Hip-Hop et pourquoi son existence mérite considération et admiration.

« Somebody wake me, I’m dreaming, I started as a seed, the semen

Swimming upstream, planted in the womb while screaming […]

Even as a little seed, I could see his plan for me

Stranded on welfare, another broken family […]

Look how it began; nobody gave a fuck about me

Pistol in my hand, this cruel world can do without me

How can I survive? Got me asking white Jesus

Will a nigga live or die? Because the Lord can’t see us

In the deep dark clouds of the projects, there’s no sunshine […]

I can live or die, hope I get some money before I’m gone

I’m only 19; I’m trying to hustle on my own […]

I was born not to make it but I did

The tribulations of a ghetto kid, still I rise…»

A la lecture de ces vers de Tupac, comment ne pas voir sa venue au monde comme la naissance allégorique du rap ? Tous les éléments tristement célèbres du Hip-Hop sont en effet réunis : la révolution annoncée (swimming upstream), une cellule familiale brisée (another broken family), la violence (pistol in my hand), l’absence d’amour (this cruel world), la pauvreté (stranded on welfare) et la précarité (how can I survive ?). L’avénement de cette musique ne se déroula pas sous les meilleurs auspices. Pourtant, en une dernière phrase, le jeune homme résume également toute la grandeur du rap, cet art déchiré entre souffrance et mésaventures : il la résume par sa volonté de s’élever (still I rise), donc de s’enlever au monde.

Ce couplet introductif est intéressant en ce qu’il révèle les liens qui existent entre l’existence et l’essence. En effet, l’existence renvoie simplement au fait d’être, à une constatation, là où l’essence désigne ce que l’on est.

Aussi faut-il remarquer que le mot latin existentia se compose d’un dérivé du participe présent sistens (se tenant) et du préfixe ex (à partir de). L’étymologie du mot indique donc que l’existence jaillit de quelque chose, à savoir d’une essence.

Il existe dans le Hip-Hop un tryptique musical qui me tient particulièrement à cœur, car il reflète au mieux l’essence de cet art : il s’agit de la chanson Strange Fruit de Nina Simone, I’m a hustla  du rappeur Cassidy et enfin Celebrate,  par le même rappeur.

Avec Strange Fruit, la chanteuse et pianiste Nina Simone raconte l’horreur du lynchage perpétré à l’encontre des Noirs dans le Sud des Etats-Unis, les étranges fruits étant une métaphore morbide des corps sans vie pendus sur les arbres, balancés au gré du vent. Strange Fruit est une œuvre musicale majeure de la culture afro-américaine, ainsi qu’une musique-phare du glorieux mouvement des droits civiques. L’ambiance change radicalement avec I’m a hustla, chanson entraînante du rappeur Cassidy, mais à l’intérêt intellectuel inexistant. Cette musique de 2005 reflète néanmoins une grande partie du Hip-Hop du nouveau millénaire, qu’il s’agisse aussi bien de la texture musicale que du contenu, à savoir l’argent et la vente de drogue dans la rue. Toutefois, deux années plus tard, et à la suite d’un passage de huit mois en prison, c’est un nouveau Cassidy, bien plus mature, que l’on retrouve sur la chanson Celebrate, qui utilise un sample1 très affirmé de… Strange Fruit de Nina Simone !

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Tryptique musical ô combien encourageant donc, car la chanson Celebrate, bien qu’utilisant un extrait déchirant (« Black bodies swinging in the southern breeze…), commémore avec espoir l’immense chemin parcouru par les Afro-Américains, des champs de coton au premier président noir. Tryptique musical ô combien symbolique surtout, car c’est finalement là toute l’histoire du Hip-Hop qui se résume : des origines tragiques (l’esclavage, la ségrégation et l’injustice, illustrée par la chanson de Nina Simone), à une période très matérialiste, peu intellectuelle, misogyne et faîte de paraître plus que d’être (illustrée dans notre tryptique par la chanson I’m a hustla de Cassidy, mais incarnée sans doute au mieux par l’album Get Rich or Die Tryin’ de 50 Cent de 2003), et enfin un retour aux sources, à la conscience, à l’âme atemporelle de la culture afro-américaine (illustrée par la musique Celebrate de Cassidy). En d’autres termes, au-delà de l’existence du Hip-Hop, qui se constate de facto, c’est bien l’essence de ce courant musical, par sa filiation à travers toute la musique afro-américaine, qui se découvre.

Soulignons le mérite des rappeurs de préserver à travers leur propre existence, donc à travers leur propre musique, l’essence décadaire de toute une communauté. Bien que le rap soit intimement animé par l’idée de progrès et bien qu’il constitue par bien des aspects une rupture nette avec la musique afro-américaine, il a le mérite de rendre hommage à ses prédécesseurs. Le sampling, technique qui consiste à créer de nouveaux morceaux à partir de samples d’anciennes musiques, est ainsi une pratique très répandue dans le milieu du Hip-Hop. Certains pointeront ici du doigt un manque d’originalité ; au contraire, nous aimons à penser que le sampling est une belle manière de s’inscrire dans une lignée musicale, culturelle et historique.

Bien que l’essence du Hip-Hop fût forgée par les aléas de l’Histoire et non pas par une décision propre des artistes, son existence volontairement placée sous le signe de la mémoire et de l’héritage constitue un mérite certain. En effet, bien que l’existence jaillisse d’une essence – à l’instar du rap qui trouve ses racines dans l’ensemble de la musique noire-américaine – , il n’en demeure pas moins que l’existence ne peut automatiquement se déduire de l’essence. On se rappelle de Descartes, qui expliquait que, puisque l’essence divine est par définition une perfection absolue, l’existence-même de Dieu est une conséquence inévitable de l’idée que nous avons de Dieu, entendu que la perfection absolue suppose tous les attributs, l’existence inclue1. Ce raisonnement fut néanmoins questionné par Kant, qui avança que l’idée d’un être parfait suppose l’idée de l’existence d’un être parfait – et seulement l’idée.

La nuance est de taille, mettant en exergue le fait que l’existence relève de l’expérience physique, et non du raisonnement. Autrement dit, l’existence est avant tout une liberté : selon les mots fameux de Jean-Paul Sartre, « l’existence précède l’essence ». Cette maxime signifie que « l’homme existe tout simplement, avant de choisir d’être ceci ou cela. Ou plutôt il existe, précisément, en se choisissant. »

Aussi véridique soit la maxime sartrienne, je suis convaincu qu’une vie complète n’est atteinte que lorsque l’existence rejoint l’essence, que lorsqu’on s’enlève au monde pour mieux le comprendre – à l’instar de Tupac dans Still I Rise – , que lorsque exister et être ne deviennent qu’un. En effet, exister suppose de pouvoir changer à tout moment sa vie, de pouvoir choisir à tout moment un avenir différent ; exister, c’est être en mouvement perpétuel. A contrario, être, c’est cesser d’exister : ce n’est qu’au moment de la mort que la vie devient être et essence. La vie se raconte alors au passé, l’existence étant désormais figée, close, définitive. L’être, c’est donc de l’existence au passé, conformément à la remarquable formule de Hegel : « Wesen ist was gewesen ist », soit en français, « l’être, c’est ce qui a été ».

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En s’élevant (still I rise) à l’instar de Tupac ou en replongeant dans le passé comme Cassidy, les rappeurs peuvent, d’une part, inscrire leur musique dans une tradition et, d’autre part, prendre du recul sur leur propre époque et leur propre vie : ils s’arrachent ainsi à leur existence limitée pour s’inscrire dans une essence éternelle.

Le Hip-Hop est une tragédie car l’éternité, cet idéal auquel ces musiciens du ghetto aspirent, est précisément un des concepts les plus étrangers à ce courant musical. Les rappeurs américains grandirent en grande majorité dans des contextes sociaux extrêmement difficiles, où les meurtres devenaient une tragique habitude. Selon les mots du rappeur Kurupt :

« Don’t make no sense

No false pre-tense

That’s gangsta, nigga

Don’t make no sense

One for the money in the valley of the G’s

Where the riders ride

Bustas die

Some may survive but the bottom line

Is if you cock your 9

You’re stopping time […]

hh&ex05Le rappeur Ice Cube

Nous avions dit en introduction que, pour le Hip-Hop, l’existence seule est une victoire et toujours une obsession. C’est déjà un succès que de survivre dans la jungle urbaine. Et cette survie obsède forcément l’esprit, « because self-preservation is the first law of nature », car l’auto-préservation est la première loi de la nature, d’après les mots du rappeur Cormega. Il serait inutile d’insister sur la précarité de la vie de ces young black males, à la fois coupables et victimes.

Quelques chiffres peuvent toutefois illustrer cette réalité : entre 2003 et 2012, il y a eu plus de crimes à Chicago (4797) que de soldats américains morts en Afghanistan depuis 2001 (2166). Parmi les 4797 individus assassinés à Chicago, 75% des victimes et 75% des coupables furent des Afro-Américains. De l’autre côté du pays, à Los Angeles, dans la banlieue très dangereuse de Compton, c’est le Wall of Shame qui est tristement célèbre,  ce panneau situé à l’entrée de la ville qui rappelle le nombre de tués en raison de la violence.

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A l’image de ces gangsters-rappeurs qui vivent dans le présent, qui savent que la vie peut prendre fin à tout moment, qui ne peuvent se permettre de se projeter dans le futur, le Hip-Hop est la bande-son du quotidien, une musique de l’instant, un cri du présent. Un aspect visible de cet état d’esprit est la culture des tatouages, très présente dans les gangs de criminels et plus généralement dans les communautés pauvres des Etats-Unis, qu’il s’agisse des Noirs ou des Hispaniques. Les rappeurs, de même que nombre de basketteurs afro-américains, incarnent sans surprise cette culture de l’instant. S’ils marquent volontiers leur peau et leur jeunesse, c’est parce que nul d’entre eux ne songe sérieusement à atteindre un âge avancé.

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Cette frontière tellement fragile entre l’existence et la mort, qui a inévitablement marqué la vie de ces musiciens, se retrouve dans une pléthore de chansons. D’après les mots du rappeur The Game, « My best friend got murdered, nigga, my mind is different 1», « mon meilleur ami fut assassiné, ma pensée est différente. » Cette réalité est décrite davantage par The Game dans la chanson Ol’ English, les noms étant très symboliques, puisque « le jeu » est le nom scénique du rappeur, et que Olde English est une marque de bière peu chère, déversée par les gangsters sur le sol en hommage aux morts :

« Kill a nigga, cross him out on his Compton hat
Told me when I got older, I would understand that […]
Used to think I was hard, so I stole my brother’s Glock
And that’s the day my life changed cause that night he got shot […]
I got a lot of dead homies, some Blood, some Crip […]
I went to 20 funerals by the age of 19 […] »

Il est finalement une phrase du rappeur Cormega, phrase à la beauté surréaliste, qui dépeint au mieux ce rapport intense qu’entretient le rap avec l’existence et la finitude : « If I die, live niggas’ gunshots will honor me », « si je meurs, des coups de feu de nègres vivants m’honoreront »…

Parce qu’il se sait si futile et condamné, le Hip-Hop se réfugie dans l’insouciance du moment : dans sa célébrissime chanson Today was a good day, Ice Cube relate une journée insignifiante car faîte d’activités triviales, mais exceptionnelle car exemptée de drame : les vices racontés (paris d’argent, rencontre avec une prostituée le soir) semblent alors dérisoires face à l’innocence du quotidien, constituée ici d’une suite de petits plaisirs (partie de basketball avec les amis, petit-déjeuner préparé par la mère de famille) et d’une absence de toute forme de violence (pas de meurtre recensé, pas de contrôle policier, et cetera).

Le simple fait d’exister constitue donc bien pour le Hip-Hop une victoire, une reconnaissance et une obsession. C’est en ce sens qu’il faut comprendre ces expressions tantôt imagées et tantôt vulgaires, sans cesse répétées par les rappeurs dans leur musique : « We’re in the building », « We’re back to business », « We’re in this bitch », « We in the house »… Ces propos, réitérés à volonté dans les introductions et les couplets, traduisent à la fois une fierté d’exister et une certaine gratitude. Il en va de même pour les divers titres de chansons et d’albums, qui sont souvent à la première personne du singulier et reflètent le tempérament quelquefois mégalomane des rappeurs, à l’instar de Fat Joe et de son album intitulé Me, Myself & I (Moi, moi-même et je).

En première conclusion, il faut donc souligner à quel point le Hip-Hop est doublement structuré par l’existence : il l’est premièrement car son existence dérive directement de l’essence de la culture afro-américaine. Cette animation d’une mémoire décadaire et ce jaillissement du passé dans le présent à travers rimes et musiques est une volonté des rappeurs. Il l’est surtout car l’existence est, comme nous l’avons vu, une obsession pour ces young black males si forts à la vie si fragile…

hh&ex08Prodigy du groupe Mobb Deep

Toutefois, c’est précisément parce qu’il se sait tellement vain que le rap s’évertue, avec rage et force, à atteindre l’éternité, à passer du particulier à l’universel. A mes yeux, autre musique n’entretient un tel rapport avec l’existence, avec l’urgence de vivre face à l’imminence de la mort. Face au poids de la vie, dans ses Mémoires d’Outre-Tombe, Chateaubriand écrivait que « le sommeil dévore l’existence, c’est ce qu’il y a de bon ». Quel contraste avec le rappeur Nas, qui s ‘exclame pour sa part « I never sleep, because sleep is the cousin of death ».

Ainsi, une fois l’existence acquise, bien que celle-ci ne peut durer que quelques minutes, que le temps d’une chanson, les rappeurs se projettent immédiatement dans l’éternité : ils savent bien que seule l’essence pourra les sauver de leur finitude. Dans sa chanson Sing for the Moment, le rappeur Eminem en donne un exemple poignant :

« That’s why we sing for these kids, who don’t have a thing

Except for a dream, and a fucking rap magazine

Who post pin-up pictures on their walls all day long

Idolize they favorite rappers and know all their songs

Or for anyone who’s ever been through shit in their lives

Till they sit and they cry at night wishing they’d die

Till they throw on a rap record and they sit, and they vibe

We’re nothing to you but we’re the fucking shit in their eyes

That’s why we seize the moment, try to freeze it
and own it, squeeze it and hold it

Cause we consider these minutes golden

And maybe they’ll admit it when we’re gone

Just let our spirits live on, through our lyrics that you hear in our songs … »

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En prétendant chanter pour le moment, pour l’existence, c’est bien dans l’éternité que s’inscrit ici le plus célèbre des rappeurs blancs. Eminem montre en effet comment les déshérités, les malheureux et les désespérés parviennent, par le biais du Hip-Hop, à saisir leur moment, c’est-à-dire leur existence, à la figer pendant quelques minutes, pour lui donner un but, un sens, une essence.

Dans ses mémoires, le rappeur Jay-Z file une magnifique métaphore à propos de la poésie, du rap et de la vie :

« In poetry, the meter is abstract, but in rap, the meter is something you literally hear: it’s the beat. […] The flow isn’t like time, it’s like life. It’s like a heartbeat or the way you breathe, it can jump, speed up, slow down, stop, or pound right through like a machine. If the beat is time, flow is what we do with that time, how we live through it. The beat is everywhere, but every life has to find its own flow. »

Il explique en effet comment le beat, c’est-à-dire la musique sur laquelle les rappeurs vont enregistrer leurs vers, représente le temps, car le beat est le même pour tous. En revanche, le flow, c’est-à-dire la manière qu’aura un rappeur de s’exprimer au micro, est propre à chaque artiste. Ainsi, si le temps (le beat) est identique, le flow – la manière de rapper – est ce que l’on fait de ce temps et reflète comment l’artiste traverse son temps, sa vie, son existence. Le temps est imposé, mais le flow est une découverte et un travail de chaque instant, qui seul peut donner un sens à l’existence.

Le rap n’a certainement ni la magnificence de la musique classique, ni la virtuosité du jazz, ni le talent du rock’n’roll. A travers lui et dans un besoin humain, les rappeurs expriment avant tout leur existence, soit leurs joies et peines du moment. Les plus éclairés et sensibles parviennent également à saisir l’essence, l’éternité. Finalement, le Hip-Hop n’a pas d’autre ambition que de se rendre digne de l’Histoire ; c’est peu et beaucoup à la fois.

Les Afro-Américains, depuis la traversée de l’Atlantique par leurs ancêtres dans des négriers, ont eu une existence chaotique ; dans les champs de coton, ils durent tout recréer, qu’il s’agisse de leur culture, de leur langue ou de leurs croyances. Que le lecteur me pardonne mes connaissances historiques loin d’être exhaustives ; toutefois, il me semble qu’à l’exception des Indiens en Amérique du Sud, rarement un peuple a du montrer au cours des siècles tant de résistance, d’adaptabilité et d’espoir. Rarement un peuple a du autant se battre pour son existence, dans un premier temps, puis pour son essence, ensuite.

Etant un disciple du stoïcisme, doctrine qui considère la vertu et non le plaisir comme la source du bonheur, je vois dans l’Histoire des Afro-Américains une grandiose leçon morale ; non pas un enseignement théorique mais une vertu manifestée dans les faits à travers plusieurs siècles. Cet exemple historique donné par les Afro-Américains devrait être apprécié par tout un chacun. L’universalité de cet exemple, surtout, est une raison du succès planétaire rencontré par le Hip-Hop. En effet, au-delà de leur simple existence et des frontières de leurs quartiers, les rappeurs sont parvenus à embrasser le monde entier, en faisant du passé de leurs ancêtres et de leurs propres vies un catalyseur de l’instant et une œuvre d’art pour l’éternité.

Karl Marx souhaitait que la philosophie, jusqu’à son époque encore extrêmement contemplative et désintéressée du monde réel, se base désormais sur la réalité, afin de la changer : « La philosophie rationnelle n’a pas d’autre base que le réel, c’est de lui qu’elle doit partir et sa fonction devient une fonction critique.»

Cette conception de la philosophie s’applique également à la musique, le Hip-Hop ayant achevé pour elle ce que Marx espérait alors pour la philosophie : en effet, le rap « doit devenir monde et le monde doit devenir humain» par le biais d’une « alliance de l’humanité souffrante qui pense et de l’humanité pensante qui est opprimée».

Ainsi le Hip-Hop devient-il le haut-parleur d’une révolte globale, les Afro-Américains incarnant avec leur passé tragique une sorte d’injustice originelle. Là encore, une comparaison d’inspiration marxiste avec le prolétariat me semble révélatrice : « […] la révolution est le fait de classes sociales. Jusqu’ici c’est toujours une classe incarnant la protestation d’une nation contre l’infamie de l’ordre existant qui a renversé cet ordre. Mais en Allemagne la bourgeoisie est elle-même trop médiocre pour incarner autre chose que la médiocrité générale. Ce n’est donc ni la conscience du bien général, ni la volonté de son propre affranchissement qui pousseront une classe particulière à promouvoir l’émancipation générale. Ce sera uniquement la nécessité, le poids des chaînes. Or il existe une classe qui par sa simple existence supprime toute la déchéance de l’homme. En elle l’humain est totalement nié, elle ne représente pas une injustice particulière, mais l’injustice en soi. Elle ne peut se reconquérir que par une conquête totale de l’homme : cette classe, c’est le prolétariat. »

Les Afro-Américains, qui eux aussi ne représentent pas une injustice particulière mais l’injustice-même, et à qui on a aussi tout enlevé, n’ont pu se reconquérir que par une conquête totale de l’homme, soit une affirmation forte de leur existence et une ambition infaillible de ressaisir l’essence. Comment comprendre différemment ces mots incroyables du rappeur Jay-Z, lui qui n’était qu’un vendeur de drogues de 27 ans mais qui osait s’exclamer au monde entier sur son premier album : «We don’t just shine, we illuminate the whole show » ? Cette phrase polysémique doit être expliquée : elle signifie littéralement que Jay-Z éblouit (we shine) son audience (the whole show) avec ses nombreux bijoux, signes de sa richesse et affirmation de sa présence. A mon sens, elle doit également être interprétée de manière métaphorique, l’audience devenant le théâtre shakespearien : le jeune rappeur a alors la force et l’audace de faire de sa vie pleine de misères une source d’enseignement et d’amélioration pour le monde entier… Jay-Z, vendeur de drogues détruit dans son humanité par les crimes observés et commis, se transcende donc par le Hip-Hop : « C’est une fois arrivé à sa propre négation que l’homme peut se reconquérir lui-même […]. »

Cette reconquête de l’Homme entreprise par les rappeurs est à mes yeux fascinante et admirable.

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Il reste enfin un dernier point à aborder concernant le Hip-Hop et l’existence, à savoir l’éducation, entendu ici comme une insertion de la nouvelle génération dans un monde ancien. En effet, nombreux sont les rappeurs issus d’une famille monoparentale et qui n’ont jamais connu leur père. Il s’agit d’un problème conséquent dans la communauté afro-américaine : en 2011, 67% des enfants noirs étaient éduqués dans une famille monoparentale (25% des enfants blancs).

L’absence du père engendre de manière évidente un manque de repère et un manque d’autorité, qui laisse place à la délinquance et à la perte de soi dans les milieux sociaux difficiles. Le thème, traité abondamment dans le Hip-Hop, est illustré d’une manière extrêmement poignante par le rappeur Napoleon, du groupe de rap The Outlawz (les hors-la-loi) :

« Oh God forgive me

Somebody please say a prayer for me

Needed my parents

But they were never there for me

Believe in everything they feed me

I’m seeing demons

I wake up screaming

Who believe me or was I dreaming?

Five fingers on the 45 chrome

Dead aim at my brain, infared with no lights on

I’m not afraid to die; I want to see what’s after this

I’m living blind writing rhymes

Until they capture this

And if we die let the world understand why

Soldier my eyes hate to see a young thug cry

They’re seeing us inside a casket

That’s how they see us

Oh God forgive us ghetto bastards

We human beings… »

Dans cette plainte à Dieu qui déchire le cœur, le rappeur décrit sa situation d’orphelin de facto, lui qui fut délaissé par ses parents (Needed my parents, but they were never there for me). Il s’efforce de trouver un sens à sa vie (And if we die, let the world understand why) en affirmant son droit à la vie (They’re seeing us inside a casket, that’s how they see us) et sa dignité humaine : il demande pardon à Dieu, lui, ce bâtard du ghetto (forgive us ghetto bastards) car il est avant tout un homme (we human beings).

Semblable avènement au monde sans parents ni repère est décrit par Tupac et Storm, une rappeuse, dans la chanson Tradin War Stories :

Now can your mind picture, a thug nigga drinking hard liquor

This ghetto life has got me catching up to God quicker

Who would figure that all I need was a hair trigger

Semi-automatic Mack 11 just to scare niggas

Pardon my thug poetry, but suckers is born everyday

And fear of man – grow on trees […]

Moms sent me to go play with the drug dealers

Hits fall, we thug niggas and we came in packs […]

But what was I doing in this place? […]

And why I do it – the riding and smoking

Colliding with foes […]

My whole family been raised, on shit that ain’t okay

Ain’t nothing on this earth will make a nigga like me stay […]
And now I’m sitting, holding in anger because my parents missing

Thugging Immortal, got some war stories for you […]
Now look at me – straight Outlaw Immortal

Never gave a fuck cause I was nobody’s daughter […] »

Voix d’artistes ayant grandi dans un environnement familial décousu, le Hip-Hop est aussi la voix de toute une génération, occidentale mais pas seulement, qui a grandi dans un monde où la tradition a soudainement été perdue. En ce sens, le rap semble être un révélateur de la société toute entière, car il vit concrètement (l’absence de repère par l’absence de père, du moins de cadre familial solide) ce que la société dans sa globalité vit symboliquement (l’absence de repère par la disparition de la tradition).

La crise identitaire traversée par la France et l’Europe, également par les Etats-Unis sous d’autres angles, n’est pas l’objet de ce papier ; elle est suffisamment rappelée dans l’actualité. Toujours est-il que ma génération fut jetée dans ce monde sans que la génération précédente, celle de nos parents, n’entretienne sérieusement un héritage pourtant pluriséculaire.

Crise identitaire donc, et même crise intellectuelle au sens large, qui concerne l’homme moderne dans sa globalité. Dans son brillant ouvrage La Crise de la culture, la philosophe Annah Arendt explique les difficultés que nous avons désormais à penser, à nous situer et à nous projeter dans l’avenir, puisque nous avons oublié le passé : « […] l’ennuyeux est que nous semblons ni équipés ni préparés pour cette activité de pensée, d’installation dans la brèche entre le passé et le futur. […] à travers les millénaires qui ont suivi la fondation de Rome et furent déterminés par des concepts romains, cette brèche fut comblée par ce que, depuis les Romains, nous avons appelé la tradition. Que cette tradition se soit usée avec l’avance de l’âge moderne n’est un secret pour personne. Lorsque le fil de la tradition se rompit finalement, la brèche entre le passé et le futur cessa d’être une condition particulière à la seule activité de la pensée et une expérience réservée au petit nombre de ceux qui faisaient de la pensée leur affaire essentielle. Elle devint une réalité tangible et un problème pour tous […].» L’homme moderne, qui a coupé consciemment ou inconsciemment les liens avec le passé, ne peut plus vivre en harmonie : conformément à la philosophe, « la tâche de la conscience est de comprendre ce qui s’est passé, et cette compréhension, selon Hegel, est la manière pour l’homme de se réconcilier avec la réalité ; sa fin réelle est d’être en paix avec le monde. L’ennui est que si la conscience est incapable d’apporter la paix et de produire la réconciliation, elle se trouve immédiatement engagée dans son genre propre de guerre.2» De nos jours, où ni l’enseignant, ni le philosophe, ni le poète, ni le député, ni le policier, ni le curé n’ont plus d’autorité sur la société, où les parents n’ont plus d’autorité sur les enfants, où, en somme, le passé n’a plus d’autorité sur l’avenir, comment exister ? Et, surtout, comment renouer avec l’essence ?

Les rappeurs, fils de personne, évoluent dans un monde duquel ils n’ont reçu aucun héritage, n’ayant reçu aucune éducation. N’est-ce pas là finalement, hélas, la situation de la société entière ? « Notre héritage n’est précédé d’aucun testament » disait déjà le poète René Char, qui résonne comme un terrible variation du « Le passé n’éclairant plus l’avenir, l’esprit marche dans les ténèbres » de Tocqueville.

L’homme occidental n’a jamais vécu dans des conditions matérielles aussi bonnes que celles d’aujourd’hui ; pourtant, à une époque où tout est interconnecté, il ne s’est peut-être jamais senti aussi seul dans son cœur et dans l’Histoire. Parce qu’il est nécessairement le fruit de son époque, le Hip-Hop est un résultat de cette situation que certains considèreront comme abstraite ou symbolique. On conviendra toutefois que les rappeurs doivent littéralement survivre à ce délaissement intellectuel et familial, puisqu’eux ont fait l’expérience physique de familles éclatées et déchirées.

Cette survie, violente dans sa nature, produit naturellement de la violence, visible dans les rues et retranscrite dans les chansons de rap. « La violence est la sage-femme de toute vieille société grosse d’une nouvelle » disait Karl Marx, « d’où la violence est la sage-femme de l’histoire […]. C’est seulement dans ces périodes violentes que l’histoire montre son vrai visage et dissipe le brouillard d’un bavardage hypocrite qui n’est que de l’idéologie. […] Pour Marx[…] la violence, ou plutôt la possession des moyens de violence est l’élément constitutif de toutes les formes de gouvernement ; l’Etat est l’instrument de la classe dirigeante au moyen duquel elle opprime et exploite, et tout le domaine de l’action politique est caractérisé par l’emploi de la violence. »

Dans sa préface, Annah Arendt rappelle une parabole de Franz Kafka, qui dépeint comment l’homme doit sans cesse combattre le passé et le futur, et résister lui-même au milieu de la lutte entre ces deux forces, pour seulement survivre : « Il y a deux antagonistes : le premier [le passé] le pousse de derrière, depuis l’origine. Le second [le futur] barre la route devant lui. Il [l’homme] se bat avec les deux. Certes, le premier le soutient dans son combat contre le second car il veut le pousser en avant et de même le second le pousse en arrière. Mais il n’en est ainsi que théoriquement. Car il n’y a pas seulement les deux antagonistes en présence mais aussi, encore lui-même, et qui connaît réellement ses intentions ? Son rêve, cependant, est qu’une fois, dans un moment d’inadvertance – et il y faudrait assurément une nuit plus sombre qu’il n’y en eut jamais – il quitte d’un saut la ligne de combat et soit élevé, à cause de son expérience du combat, à la position d’arbitre sur ses antagonistes dans leur combat l’un contre l’autre. »

Exister demande donc un effort prométhéen aux rappeurs, car eux, plus que quiconque, sont forcés de naviguer à vue. En outre, c’est précisément parce que les rappeurs sont souvent issus d’une pauvreté matérielle extrême que le passage de l’existence à l’essence, à travers l’art, devient une véritable source d’émerveillement et d’admiration à mes yeux.

Cette existence si éphémère et si fragile est, là encore, un thème récurrent dans le Hip-Hop. Je songe par exemple à la chanson Lost Souls (Âmes perdues) de Guru du groupe Gang Starr, dans laquelle le rappeur, sur un ton quelque peu professoral, appelle à une prise de conscience. Je pense surtout à la musique pareillement intitulée de Tupac, Lost Souls, dans laquelle le rappeur exprime toute sa déperdition, son espoir et sa peine :

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« Started off with running from cops, duck, and hide from helicopters

We open fire, who can stop us? […]

Getting twenty-five to life, if the judge don’t like us […]
See, if a nigga don’t hustle then a nigga don’t eat
Only streets living, do or die, circle complete […]

Maybe I was just a lost soul, trapped in time

Living in between life and the cracks were blind

Even though we had hopes for dreams that never came

Yet still we all feel pain. »

« Comment s’étaient-ils rencontrés ? Par hasard, comme tout le monde. Comment s’appelaient-ils ? Que vous importe ? D’où venaient-ils ? Du lieu le plus prochain. Où allaient-ils ? Est-ce que l’on sait où l’on va ? Que disaient-ils ? Le maître ne disait rien ; et Jacques disait que son capitaine disait que tout ce qui nous arrive de bien et de mal ici-bas était écrit là-haut. »

Le célèbre incipit de Diderot, qui illustre le mystère de la vie, s’applique aussi aux rappeurs. Ces jeunes hommes sans testament reçu et sans richesse matérielle ne peuvent savoir où aller, ne sachant pas d’où ils viennent. Ces combattants sans liberté et sans protection ne peuvent prendre du recul pour gagner le terrible combat kafkaïen du passé et du futur. Ces artistes sans éducation et sans culture ne peuvent conceptualiser ni leur existence, ni leur art.

Et pourtant, ils essaient sans relâche, ces braves ! Ils écrivent avec leur sang et rappent avec leurs larmes. Ils sont perdus mais se tiennent droit. Ils souffrent mais s’émerveillent. Ils se savent petits ; c’est là leur grandeur. Ils se font modestes ; c’est là leur lumière. Ils se savent finalement inexistants, mais essaient encore et toujours d’accéder à l’existence, puis à l’essence. C’est leur mérite ; c’est leur honneur.

Oui, le Hip-Hop peut être grossier et caricatural, vénal et médiocre. Qui ne le fut donc pas ? Mais que l’on sente sa grandeur ! Que l’on voit sa dignité ! Les rappeurs viennent, pour reprendre la métaphore de Lil Wayne, «straight out the slaughterhouse, straight out the dragon’s mouth », directement de l’abattoir, directement de la gueule du dragon. C’est pourquoi leur vie est fascinante – pour le meilleur et le pire.

J’ai voulu montrer dans cet article à quel point la notion d’existence structure le Hip-Hop, et pourquoi l’existence du rap mérite considération. J’ai la conviction que le Hip-Hop, plus que n’importe quelle autre musique, montre avec éclats que l’existence est une liberté et une épreuve.

Alors, comment conclure ? Une fois condamné à mort, Socrate eut ces paroles époustouflantes : « Mais voici déjà l’heure de nous en aller, moi pour mourir, vous pour vivre. Qui de nous prend la meilleure décision, nul n’y voit clair, excepté le dieu ». En optant lui-même pour la mort plutôt que pour l’exil, en choisissant de mettre un terme à son existence, il atteignit l’essence de sa vie, l’essence du monde.
En imaginant déjà la fin de son existence, Tupac eut également des mots poignants. Malgré les peines de la vie, c’est avec optimisme que le rappeur embrasse l’essence :

« Staring at the world through my rearview

Just looking back at the world, from another level

Multiple gunshots fill the block, the fun stops

Niggers are calling cops, people shot, nobody stops […]

I’m seeing noting but my dreams coming true

While I’m staring at the world through my rearview […]»

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Tupac Shakur

Vladimir Molinié

Retrouvez les références/sources sur la version PDF de l’article en cliquant ici.

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