La représentation de la prison dans la musique noire-américaine

« Il suffit d’ajouter « militaire » à un mot pour lui faire perdre sa signification. Ainsi la justice militaire n’est pas la justice, la musique militaire n’est pas la musique. » Sur les sombres murs de la prison, un détenu cultivé a gravé la boutade de Georges Clemenceau. Une manière, sans doute, de se révolter contre l’oppression étatique. Car, de même que la guerre semble dénaturer tout objet, de même la prison réifie les hommes, devenus statistiques et numéros d’écrou, fluctuant dans une indifférence glaçante.

Je visite aujourd’hui une mystérieuse prison. Des concerts de voix et des mélodies métalliques viennent interrompre un silence pesant. La prison est avant tout un lieu de solitude, l’esprit devenant monade. « Le silence est la plus belle des musiques, les notes ne font qu’encadrer ce silence » disait le trompettiste Miles Davis, dont la phrase orne le fronton de l’établissement. Mystérieuse, oui, cette prison l’est assurément! Au premier regard, elle paraît banale : de moroses couloirs, de vétustes cellules, de froids locaux, de grises cours, d’épais barreaux, de tranchants barbelés et un bruit assourdissant – composé de voix entremêlées, de pas de surveillants, de cliquetis de clés, de portes ouvertes et refermées – … dont on ne comprend pas le sens et duquel on ne distingue finalement rien. La prison serait-elle devenue cette machine incontrôlable et déshumanisée décrite par Franz Kafka dans La Colonie pénitentiaire? Pourtant, en tendant l’oreille, on perçoit une musique feutrée ; elle s’évade des murs et des barreaux d’acier, tel l’art littéraire s’échappe des lignes d’encre. Dans chaque cellule se trouve un musicien. Noir. Chacun a son histoire à raconter.

Je me demande ce qu’est devenue la musique dans le monde carcéral. Fut-elle pervertie, à l’instar de la musique militaire, pour reprendre l’oxymore de Clemenceau? Fut-elle étouffée, fortifiée, sublimée? A-t-elle survécu?

Que l’art soit le Beau sans forcément le représenter, Baudelaire le prouva avec son poème Charogne. L’art magnifie et sublime le laid, la peine, la souffrance. Paraphrasant le poète maudit, « Et ce monde rendait une étrange musique,/ Comme l’eau courante et le vent,/ Ou le grain qu’un vanneur d’un mouvement rythmique agite et tourne dans son van. » Quelle sera donc cette musique jouée par les Noirs Américains?

Cellule 1. Je m’approche, on m’interpelle : « Eh toi! Viens ici. Viens donc! ». Je m’avance et reconnais aussitôt Muddy Waters, le célèbre musicien de Blues. «  Laisse-moi te dire quelle était la vie des Noirs dans la première moitié du XIXe siècle. L’esclavage fut aboli en 1865, à la fin de la Guerre de Sécession. Mais ce n’était qu’illusion…

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En réalité, l’esclavage persista, sous le nom fallacieux de fermage. Surtout, les Noirs ne purent voter qu’un siècle plus tard, en 1965, avec le Voting Right Acts! Un siècle, tu réalises?! »

J’hoche la tête, mais le poids de l’information me pèse.    « Alors, leur prétendue liberté ou leur prison, c’est la même chose pour nous autres, les Noirs. Finalement, tout est prison. Tiens, regarde : le Blues! Beaucoup pensent qu’il s’agit d’une musique anodine, qui ne traite que d’amitié et de femmes faciles. Laisse-moi te dire que le Blues est un langage vernaculaire, avec une double signification. Tout dans le Blues renvoie à la liberté, la vraie. Le Blues est Liberté ». Le détenu me fait alors écouter une chanson intitulée Rollin’ Stones. C’est sa plus célèbre composition, qui inspira notamment le futur groupe de rock éponyme. « Well, I wish I was a catfish,/ Swimmin’ in a deep blue sea/ I would have all you good lookin’ women,/ Fishin’, fishin’ after me/ (…) Back down the road I’m going, Back down the road I’m going… » «  Pour moi, tout est prison » répète-t-il.

En quittant sa cellule, je réfléchis à cette surprenante rencontre et je compris mieux le Blues, ses thèmes et ses paroles. La référence à un poisson-chat (catfish) nageant dans la mer, que les pauvres de la Nouvelle-Orléans avaient coutume de manger, est une allégorie de la liberté. Métaphore renouvelée par l’évocation des femmes (good lookin’ women, fishin’ after me), qui ne doit pas être comprise seulement comme une suggestion sexuelle, mais aussi comme l’affirmation de son autonomie ; autrefois, les esclaves ne pouvaient choisir leurs compagnes.

Cellule 2. On m’informe que le Godfather of Soul y réside et effectivement, en y entrant, je rencontre James Brown! Le regard profond, la voix assurée, la chemise repassée, comme à son habitude. Il faut dire que le Soul Brother est un homme qui se respecte. Il prend l’initiative de la parole : « Tu sais, avant moi, les Noirs étaient prisonniers. Je les ai libérés. Tous. Je l’ai fait et c’est mon plus grand mérite, bien au-delà de mes talents musicaux. Je ne parle pas d’une aliénation matérielle ; j’évoque une forme pire encore : l’emprisonnement mental.

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Avant moi, les Noirs étaient incapables de se nommer, de s’auto-déterminer. Cette incapacité fut une des causes de notre malheur, de notre impuissance. Alors, avec ma chanson Say It Loud – I’m Black and I’m Proud!, j’ai nommé pour la première fois les Noirs. Auparavant, on nous appelait par divers noms, tels que colored people, african-american, afro-american, nigger, negro et cetera. Désormais, nous sommes Noirs, et avec une majuscule, car nous méritons, au même titre que les autres peuples, de porter un nom avec une majuscule. Je suis le premier à avoir permis aux Noirs, en les nommant, de se prendre en mains.» Décidément, celui que l’on surnomme le Great Nominator est un homme unique, qui a mis sa musique au service d’une libération des esprits.

Cellule 3. Je regarde à travers les barreaux. Un homme taciturne, sombre, impénétrable. Il lève son visage : je discerne Miles Davis. Il ne m’accordera que quelques mots. «  La musique?…     Cruciale dans le mouvement des droits civiques. Avec la musique, tout le monde pouvait participer. Tout le monde. Surtout les illettrés, ce que beaucoup de Noirs étaient. La musique nous a donné la force. La force de surpasser la prison. Comme disait Harry Bellafonte : « You can cage the singer but not the song. » La musique nous a sauvé. »

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Avant de partir, je lui demande quel serait son plus grand désir. « Mon souhait? Être blanc. » Laconique, Miles Davis l’est certainement. Mais il est aussi avisé et m’a remis, avant que je parte, un ouvrage de Martin Luther King. Il s’agit même de son             autobiographie, dans laquelle on peut lire l’expérience carcérale du célèbre pasteur. Curieux, j’ouvre le livre : «  We rode from the motel of Zion Hill Church, where the march would begin. (…) We were singing and occasionally the singing was interspersed with bursts of applause from the sidewalks. As we neared the dowtown area, Bull Connor ordered his men to arrest us (…) For more than twenty-four hours, I was held in solitary confinement. No one was permitted to visit me, not even my lawyers. Those were the longest, most frustrating and bewildering hours I have lived (…). I suffered no physical brutality at the hand of my jailers. (…) Solitary confinement, however, was brutal enough. In the mornings the sun would rise, sending shafts of light through the window high in the narrow cell which was my home. You will never know the meaning of utter darkness until you have lain in such a dungeon, knowing that sunlight is streaming overhead and still seeing only darkness below. » Une dimension cardinale de la prison est ici énoncée: l’isolement, la solitude. Et je ne doute pas un instant que lors de son séjour carcéral, le Gospel de Mahalia Jackson résonnait dans la tête de Luther King : « We shall overcome »…

Je m’avance dans le couloir et médite sur ces premières visites. Je réalise en effet que le Blues, le Jazz et la Soul sont des musiques intimement liées à la prison. Comment ne pourraient-elles l’être, lorsque la musique afro-américaine émergea au milieu des champs de coton, dans lesquels les esclaves travaillaient et chantaient, enchaînés? La musique noire est une musique de libération et nombre de ses plus illustres représentants, à l’instar de James Brown, furent réellement enfermés. Chose remarquable, plus qu’une libération matérielle, c’est une libération intellectuelle à laquelle aspirent le Blues, le Jazz et la Soul. A Nina Simone de conclure : « I wish I knew how it would feel to be free/ I wish I could break all the chains holding me »... 

Je progresse ; les bruits s’amplifient, la musique se saccade. Une nouvelle génération, plus bruyante et impétueuse, a sans doute pris le relais. Comme l’écrit le sociologue Loïc Wacquant dans son ouvrage Les prisons de la misère, la décennie des années 60 constitue en effet un véritable tournant dans la politique carcérale américaine, qui maintiendra un certain « ordre racial » par le biais de la prison. L’appareil pénal américain connaîtra en effet une sur-représentation massive et croissante des Noirs. De facto, « l’incarcération n’est à cet égard que la manifestation paroxystique de la logique d’exclusion dont le ghetto est l’instrument et le produit depuis son origine historique. » En effet, Loïc Wacquant explique que le demi-siècle 1915-1965 fut marqué par une industrie fordiste à laquelle les Noirs ont apporté une main d’œuvre indispensable. Systématiquement ostracisés de la société américaine, ils sont regroupés en ghettos urbains, ce qui permet d’utiliser en même temps leur force de travail. Ainsi le ghetto fait-il figure de prison sociale. Toutefois, la vague de révolte des années 60 remettra en cause le modèle du ghetto, par sa volonté d’émancipation, de justice et d’égalité. Désormais, la prison sera donc le nouveau ghetto, le nouvel endroit de ségrégation. Aussi, qu’ils ‘agisse du ghetto ou de la prison, les deux occupent d’un point de vue social le même rôle: celui d’assurer une mise à l’écart (segregare). Et, comme le note Loïc Wacquant, « la symbiose structurale et fonctionnelle entre le ghetto et la prison trouve une expression culturelle saisissante dans les textes et le mode de vie affiché par les musiciens de gangster rap (…). »

Alors, ces bruits plus forts, plus durs, plus crus, sont-ils le souffle du Hip-Hop? A peine arrivé, on m’apostrophe :

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            « Yo, c’est Snoop Dogg, de la Cellule 4. En 1993, j’avais 22 ans et j’ai risqué la peine capitale pour meurtre, mais la légitime défense m’a sauvé. Autant dire que je connais le système carcéral de mon pays. C’est un système honteux, qui tue ses citoyens, au sens propre comme au sens figuré. La prison n’est que la palliatif aux manquements de l’Etat : comme le dit Loïc Wacquant, « à l’atrophie délibérée de l’Etat social correspond l’hypertrophie de l’Etat pénal. » Laisse-moi te  donner quelques chiffres: suite à l’impulsion criminelle du Président Reagan, la population carcérale a augmenté de 705% depuis 1973! 705%! Près de 2,3 millions d’individus sont détenus de nos jours, soit un Américain sur 100 en âge d’être incarcéré, dont 10 000 mineurs.  Pour les Noirs, cette   politique pénale fut notre boîte de Pandore : 10, 4% des Noirs âgés de 25 à 29 ans sont incarcérés! Actuellement, plus de Noirs sont en prison qu’à l’université. En 2000, 791 600 Noirs étaient détenus et 603 032 étudiaient à la faculté. En 1980, 143 000 se trouvaient en prison et 463 700 à l’université!… »

Effectivement, ces chiffres donnent le vertige tant ils semblent irréels. Mais Snoop Dogg poursuit : « Alors, qu’on ne blâme pas les rappeurs et le rap pour la violence et le prosaïsme de nos paroles. Qui est le vrai tueur? Moi ou l’Etat, dont Nietzsche disait dans Ainsi parlait Zarathoustra qu’il est « le plus froid de tous les monstres froids »? Qui est le vrai criminel? La musique rap, violente et imprégnée du monde carcéral, ne résulte que d’une culture carcérale omniprésente dans la communauté afro-américaine. Dans ce monde déshumanisé, sans cœur et sans âme, nous autres, détenus, sommes perdus. Parfois morts. Il est difficile de s’adapter. « Only the strong survive ». Ce que l’historien Oscar Handlin disait des premiers immigrés européens s’applique aux Noirs : « They could not locate themselves; they had lost the polestar that gave them their bearings. They would not regain an awareness of direction until they could visualize themselves in their new context, see a picture of the world as it appears from this perspective. » Dans cette situation, il est dur de survivre. Pour beaucoup, plus rien n’a de sens, plus rien n’a d’importance… Lorsque l’on n’a rien à perdre, tout devient envisageable. »

Snoop Dogg me fait alors écouter une chanson, intitulée Stranded on Death Row. Tout un symbole. La musique débute par une introduction ambivalente : « I want to talk about the hearts of men / Who knows what evil lurks within them? / But let’s take a travel down the blindside/ And see what we find on this. » De quels hommes s’agit-il? Des détenus ou des hommes libres? Une question pour l’instant sans réponse. La chanson continue et l’ambiance qui s’en dégage est faîte de réalisme, de désenchantement. Pourtant, aucune tristesse lyrique ne transparaît ; aucun regret non plus et même – chose surprenante- aucune haine à l’encontre de la société. Il semble que la vie ne soit qu’un jeu, où certains gagnent, où d’autres perdent. C’est finalement une vision quelque peu stoïque, dans laquelle « il vaut mieux changer ses désirs plutôt que l’ordre du monde », pour reprendre la célèbre phrase cartésienne. De facto, la prison est devenue un lieu commun dans la culture noire-américaine : on passe rapidement du « street corner » où l’on vend la drogue au « state penitentiary » où l’on est enfermé au « cemetary » où l’histoire se termine. Terrible triptyque, à la fulgurance aussi tragique que la vie de ces « young black males ». Dès lors, ni pleurs ni larmes mais de la fierté! La prison est devenue objet de glorification, car il faut cruellement aimer ce que l’on a. Tel que l’explique le professeur Michael Eric Dyson en paraphrasant Kant, la nécessité est devenue une vertu. Ainsi Snoop Dogg clame-t-il dans sa chanson « Rage, lyrical murderer/ Stranded on Death Row/ And now I’m serving a lifetime sentence/ There will be no repentence/ Since it’s the life that I choose to lead/ I plead guilty! ». La musique s’achève par une dernière distinction ternaire: «  There is three types of people in the world / Those who don’t know what happened/ Those who wonder what happened/ And people like us from the streets that MAKE things happen ». Je suis un criminel, mais au moins j’ai été l’acteur de  ma vie! Tel est le message du rap. Shakespeare me vient alors en mémoire :

« Le monde entier est un théâtre

Et tous, hommes et femmes, n’en sont que les acteurs

Chacun fait ses entrées, chacun fait ses sorties

Et notre vie durant nous jouons plusieurs rôles… »

            Je sors de la cellule, le cœur lourd. Les chiffres donnés sont délirants. En ce triste lieu, la justice violée crie d’indignation.

Cellule 5. De ce cachot émerge une vague de sons, tels les chiffres de l’industrie carcérale qui déferlent sans limite. La confusion a gagné les détenus, mais comment garder sa lucidité face à un tel surréalisme? De nombreux rappeurs se retrouvent ici enfermés. Le premier à m’aborder est Xzibit. «  Mon nom de scène vient du verbe exhiber. Mon but est de montrer la réalité dans sa forme la plus simple. Comme disait le rappeur RBX, «  I write a rhyme, hard as concrete. » Mais j’essaie aussi de transcender cette dernière.

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En tant qu’art, le rap imite et sublime la réalité. Mon quatrième album est intitulé Man versus Machine. Pour être franc, je ne sais si la prison est humaine ou mécanique. » Xzibit me fait ensuite écouter le premier morceau de son album cité ci-dessus. Intitulé Release Date, la musique évoque le jour de sortie définitif d’un détenu et peint un portrait sans   concession du monde pénitentiaire. La chanson débute par un rituel carcéral, celui du comptage des jours effectués : « Been here four years,      eleven months and twenty-nine hot ones/ One more day and  I’m a free man walking/ Leaving from behind these gates, I  paid my debt to the state. » Puis s’ensuit une description de la prison, lors de laquelle tous les aspects sont abordés : la promiscuité, l’isolement, les autres détenus, la maladie, et cetera. « (…) Living around niggas (= forme argotique de « nigger » ) who kill, right along with the niggas who will/ (…) It’s a sick university, murder the curriculum (…) I stayed awake nights listening to the sounds of prison life/ Motherfuckers crying, shanks getting sharpened (…) Selling everything from weed to blow (…) Locked down, one shower every seventy-two hours (…) I’ve seen niggas sleep for weeks, get too weak/ and then physically and mentally cannot compete (…) Give my naked pictures away, shake some hands/ Hope I never seen none of you motherfuckers again/ On all times take the long walk to the front gate/ Dress out expanding shit, today is my release date! »

Au-delà de la simplicité du langage, voire parfois de la vulgarité, se trouve une photographie véritable de la vie carcérale, qui me rappelle par bien des aspects ma visite de la prison de la Santé à Paris: la mixité des détenus, où le petit délinquant peut côtoyer un criminel récidiviste et confirmé   (living around niggas who kill), les portraits de femmes nues (my naked pictures), la défaillance mentale (motherfuckers crying… get too weak), et cetera. Ainsi le récit carcéral du rappeur Xzibit témoigne-t-il de la dureté de la vie carcérale et du soulagement à la sortie, lorsqu’on échappe enfin à cette machine oppressive. Oppresseur, le système carcéral américain l’est sans doute, puisque, comme l’explique Loïc Wacquant, à l’expansion verticale fulgurante du système (triplement de la population pénitentiaire en l’espace de quinze ans) s’ajoute aussi une extension horizontale du filet pénal ( 5, 7 millions d’Américains, soit près de 5% des hommes de plus de 18 ans et un homme noir sur 5, sont sous main de justice, avec des dispositifs comme le sursis -probation- ou la liberté conditionnelle -parole-.) Le sociologue soutient ainsi l’hypothèse que la prison n’a désormais ni un but dissuasif ni préventif mais vise seulement à isoler des groupes perçus comme dangereux. Aussi l’auteur évoque-t-il un « retraitement des déchets sociaux».

Un autre rappeur prend la parole. Il s’agit de Nasir Jones. « Le Hip-Hop a le grand mérite d’avoir montré la vie carcérale au grand jour, d’avoir imposé à la société un récit carcéral. Il est trop aisé d’enfermer des hommes et de les oublier pour toujours.

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Nous autres, rappeurs, remémorons sans cesse ce qu’est le monde pénitentiaire, par le biais de la musique mais aussi du style vestimentaire. À cet égard, les pantalons larges portés en dessous de la ceinture ou les chaussures non-lacées sont un exemple significatif et témoignent de l’influence -parfois inconsciente- qu’exerce la culture carcérale sur notre société. Des hommes politiques, à l’exemple du Sénateur Eric Adams, ont même lancé des campagnes contre ces modes vestimentaires, s’offusquant qu’un stylé né en prison envahisse la société entière. Le mouvement fut relayé dans d’autres états, tels le Michigan, la Louisiane, le Texas ou la Floride. Néanmoins, je suis intimement convaincu que ce discours politique est illogique et illusoire. En établissant un lien faux entre le mode vestimentaire et la déviance sociale, le sénateur Adams souhaite avant tout effrayer la société et jeter le voile sur la prison. On n’évoque que très, trop, rarement le monde carcéral dans le  discours politique. Au moins la musique noire est-elle la voix de ce monde contraint au silence! »

Un dernier musicien se lève. Il s’agit de Jay-Z, le rappeur multimillionnaire. « Que le monde carcéral soit et doive être présent dans la société, cela ne fait aucun doute. Mais je dirai même plus. La musique peut influer sur le monde carcéral. Je pense en effet que le Hip Hop peut contribuer à instituer un système de punition plus juste, plus cohérent, plus sensé. Longtemps le rap fut un partisan du châtiment, selon la formule biblique « œil pour œil, dent pour dent ». Ambivalent, le rap est une musique tantôt cérébrale, tantôt épidermique. Alors, que faire quand son ami est tué dans un règlement de compte? Embrasser la sagesse non-violente de Luther King ou tuer à son tour?

            Tuer. Comme le disait Oscar Wilde, « le plus profond, c’est le peau ». Dans leur chanson Eye for an Eye, le groupe Mobb Deep déclare ainsi que « Mahalia (référence à la chanteuse de Gospel, Mahalia Jackson) sings a tale but the real we still kill! ». J’ai moi-même résumé cette conception punitive en révélant la loi non-écrite du rap, par un procédé zoomorphique : « If you shoot my dog, I will kill your cat, know that/ For every action, there is a reaction. » Toutefois, le Hip Hop a su évoluer au contact de la prison, réalisant que l’enfermement et le châtiment n’ont guère de succès. A la suite d’un séjour en prison, la vision du monde change. « Locked down all day, underground, never seeing the sun/ Vision stripped from you, never seeing your son » dit le rappeur Beanie Sigel. «  My best friend got murdered, my mind is different » confie le rappeur The Game, au nom scénique très symbolique.

Le  Hip Hop a compris que l’absence des parents est un drame. De facto, les enfants Noirs (7%) ont environ 9 fois plus de chances d’avoir un parent incarcéré que les enfants Blancs (0,8%)! Au détriment du châtiment, les rappeurs privilégient donc la réhabilitation, ce qui explique aussi pourquoi ce mouvement ne considère pas toujours les criminels et gangsters (Scarface, Frank White, Frank Lucas, et cetera) comme des rebuts et des renégats, mais parfois comme des modèles. Conformément à Rick Ross, qui a emprunté son nom de scène à Freeway Rick Ross, un des plus importants trafiquants de cocaïne de Los Angeles des années 80, « we never steal cars, but we deal hard. » Le rap, musique où l’honneur est omniprésent (« death before dishonor » étant une devise répandue), ne glorifie donc pas le désordre et le crime, mais soutient que l’illégalité demeure parfois la seule solution. Ainsi la musique noire-américaine ne s’est-elle montrée que fort peu virulente à l’égard de la prison et de l’Etat : si les conditions et les conséquences de l’enfermement sont péjorativement décrites, la violence n’est jamais projetée sur la prison en soi, avec ses auxiliaires (les gardiens) et ses décideurs (les hommes politiques par exemple).  La vie est un jeu, dans lequel la prison est totalement décomplexée et démystifiée. Vae victis! Malheur aux vaincus!…

Nous autres, rappeurs, ne demandons rien excepté de l’amour. Comme le dit Nasir Jones dans sa chanson If I Ruled The World :

« If I ruled the world, imagine that…

I would open every cell in Attica, send them to Africa

If I ruled the world, imagine that

I would free all my sons, I would love them, I would love them… »

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            Cellule 6. La langue et l’ambiance changent. Je passe en effet des Etats-Unis à la France. Il me semble  intéressant d’étudier les ressemblances ou/et les différences entre les représentations de la prison dans le rap américain et le rap français. Un rappeur se présente. Il s’agit de Kery James. «Disons-le clairement, le thème de la prison est différemment traité dans le Hip-Hop français. Si le monde carcéral est glorifié par les rappeurs américains, il est entouré d’un halo d’effroi dans le paysage musical français. Nous nous efforçons de faire comprendre aux jeunes que Fleury-Mérogis n’a rien du paradis. Il n’y a aucune fierté à aller en prison et encore moins à commettre des délits et des crimes. Aucune. Tel est le message du rap français. Du moins du rap que je défends.» Kery James me fait ensuite écouter une de ses œuvres, intitulée Deux Issues: Mort et Prison. Sur un rythme froid et sombre, il met en garde contre la vanité d’une vie dans l’illégalité : « Il n’y a pas un voyou qui fasse long feu/ Tu te feras péter dès que tu sortiras sans ton feu. », « Tu veux grimper par n’importe quel procédé/ Tu es donc sujet à de judiciaires procédures ». La brutalité de l’incarcération et de la détention sont aussi exprimées («Ton numéro d’écrou remplace celui de ton portable/ Là, tu connais l’envers du décors!/ La prison et son univers hardcore!»), de même que le désarroi et la solitude (« Affaibli, malgré ton moral d’acier/ Leurs barreaux, tu souhaiterais pouvoir les scier/ Maintenant que la parole devient l’encre/ Tu te rends compte qu’il y a peu de gens pour qui tu comptes/ Peu de courrier, et encore moins de mandats… », « T’es entouré de gens, et rarement seul/ Mais surprenant la manière dont tu te sens seul »). Kery James attire donc l’attention sur l’échec annoncé d’une vie de gangster, qui ne débouche que sur deux issues : « la mort ou la prison, en d’autres termes, quatre murs ou quatre planches. » Il incite les jeunes à rester dans la légalité, car le crime se solde toujours par une funeste tautologique: soit une mort réelle (la mort), soit une mort mentale (la prison).

On remarque toutefois une double proximité avec le Hip-Hop américain. Tout d’abord, la fulgurance de la chute, exprimée aux Etats-Unis par le triptyque street corner- state penitentiary- cemetary et dans la chanson de Kery James par la constatation : «  à peine tu viens d’ouvrir les yeux que t’es détenu ». Ensuite, par l’impression d’emprisonnement constant. On retrouve ici l’aspect abordé durant mon cours sur les prisons, à savoir la sortie de prison comme une des étapes les plus anxiogènes de la vie des détenus. Et à Kery James de conclure, par un chiasme saisissant : « Et dès que t’es sorti, ça y est t’es reparti / Puis t’es reparti, dès que t’es sorti »…

Cellule 7. Le chiffre de l’accomplissement, de la perfection. Dans cette cellule se trouve un rappeur complexe et ambivalent, Tupac Shakur.

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Homme pascalien, tantôt ange, tantôt bête, Tupac a connu la détention à plusieurs reprises. Ces expériences ont imprégné sa musique, tantôt animale et nihiliste, tantôt sublime et divine. Il me raconte son histoire. « Mon album favori est Me Against The World. Il est sorti alors que je purgeais une peine de prison. Je fus pour la première fois numéro 1 du pays, devant Bruce Springsteen. Et ce alors que j’étais en prison! Cette situation paradoxale cache une normalité pour moi, car j’étais déjà un fœtus dans le ventre de ma mère lorsque celle-ci purgeait durant sa grossesse une peine de détention.

A cette époque, j’avais vraiment l’impression d’être seul contre le monde. Ainsi étais-je  partisan du châtiment. Dans la chanson Running (Dying to Live), je déclare ainsi : « Many dreams, it’s what I had, and plenty wishes/ No hesitation in extermination of these snitches. » Le fait est que la prison m’a tué, et ma mort ressortait lorsque je me laissais aller à des moments de faiblesse. Dans ma chanson intitulée 16 on Death Row, je m’adresse à ma mère : « Dear mama, they sentenced me to death/ Today’s my final day, I’m counting every breath/ I’m bitter cause I’m dying, so much I haven’t seen/ I know you never dreamed, your baby will be dead at 16. » J’étais désespéré et furieux contre tout, contre tous : « They tell me the preacher is there for me/ He is a crook with his book, that motherfucker never cared for me! » Je ne comprenais pas leur justice : « How can these people judge me? They are not my peers ». D’où ma célèbre devise : « Only God Can Judge Me ».

Par-dessus tout, la situation des Noirs en Amérique me révoltait. Nous ne sommes que des citoyens de seconde classe : sur une population de 10, 4 millions d’électeurs potentiels, 1, 46 million de Noirs ont perdu leur droit de vote en raison de poursuites judiciaires. Le taux d’incarcération des Afro-Américains est 4 fois plus élevé que celui des Noirs en Afrique du Sud et bien que nous ne représentions que 12, 7 de la population américaine, nous sommes 48, 2% des condamnés à mort. Enfin, il y a actuellement plus de Noirs en prison qu’il n’y avait de Noirs esclaves en 1850. Alors a-t-on vraiment quitté la période d’oppression de l’esclavage?

C’est vrai que la rage a parfois entaché le sang et l’encre de mes rimes. Comme beaucoup d’autres rappeurs, j’apostrophe souvent les détenus dans mes chansons, pour leur afficher mon soutien. Mais la prison m’a aussi ébranlé. On ne haït pas que la prison. On finit par se haïr soi-même. Dans mes musiques, une dialectique de la dégénérescence est exposée. Comme Samuel Beckett qui disait que « tuer un enfant, c’est couper court à un fiasco en fleur », j’ai regretté à plusieurs reprises ma naissance. Ecoutez donc ces rimes du rappeur The Notorious BIG: « When I die, fuck it, I wanna go to hell/ Cause I’m a piece of shit, it ain’t hard to fuckin’ tell/ (…) All my life I’ve been considered as the worst/ Lying to my mother, even stealing from her purse/ Crime after crime from dugs to extortions/ I know my mother wished she got a fucking abortion. »

La solitude et le silence de la prison sont propices à un retour sur soi-même, à une réflexion introvertie. C’est en prison que j’ai réalisé la vanité de nos vies, la détresse de nos quartiers, l’état détestable dans lequel nous nous sommes retrouvés. Ainsi, dans ma chanson When Thugz Cry, je déplore que « we went from brothers and sisters to niggas and bitches… »

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            Pourtant, malgré tout, l’espoir subsiste. Faible lueur  dans un monde de brume et de ténèbres. La prison est un drame, mais l’erreur est aussi en nous. Comme disait Shakespeare, « the fault, dear Brutus, is in ourselves, not in our stars. » Toute ma vie, mon but fut d’éduquer les jeunes déshérités.  Dans mon morceau Shorty wanna be a thug (Le petit veut être un gangster), « I tell you it’s a cold world, stay in school/ You tell me it’s a man’s world, play the rules »… Il serait exagéré de dire que la prison fut une étape nécessaire dans ma vie, mais elle fut assurément une étape décisive. Elle m’a rendu animal, privilégiant la force à l’amour, mais aussi plus avisé et humain. « My only aim is to spread more smiles than tears » déclaré-je à ma sortie de prison. Malgré tout, la vie continue. « Many things learned in prison, blessed and still living »!

Je dois quitter cette prison musicale. Le temps de visite est écoulé.

In fine, au gré de mes musiques, j’ai compris toute la richesse et l’ambivalence de la prison et de ses représentations dans la culture noire-américaine. La prison est un endroit hostile mais qui fait partie intégrante du cadre de représentation des Afro-américains. Tous les détenus rencontrés ne sont pas véritablement allés en prison, mais tous se sont sentis un jour prisonnier.

Contrairement au rap français, le Hip-Hop américain a fait de la prison un lieu, certes, de désespoir, mais aussi de glorification, ce qui s’explique par la situation profondément plus tragique outre-Atlantique.

A mes yeux, le plus fascinant et le plus terrible est que le meilleur label de rap des années 90 s’appelait Death Row Records, “Death Row” signifiant littéralement le “couloir de la mort”, lieu où patientent les détenus condamnés à la peine capitale. C’est qu’entre peines et joies, espoirs et résignations, futilité et gravité, le Hip-Hop avait trouvé son équilibre. Les rappeurs, à la manière de Sisyphe, doivent sans cesse monter et redescendre les pentes de la vie.

Vladimir Molinié

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Bibliographie sélective:

Wacquant, Loïc (November 1999), Les Prisons de la misère. Paris: Editions Raisons d’agir.

Christie Nils, L’industrie de la punition. Prison et politique pénale en Occident, Paris, Autrement, coll. «Frontières»

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Prison in African-American Music

“It’s enough to add “military” to a word to make it lose its meaning. Thus military justice is not justice, military music is not music.” On the somber walls of a prison, a prisoner engraved this quote from Georges Clemenceau – doubtless his way of revolting against state oppression. In the same way that war distorts everything, prison reifies men, turning them to statistics and numbers, which fluctuate with a chilling indifference.

Today I am visiting a mysterious prison. Voices and metallic melodies interrupt a heavy silence. Prison is, above all, a place of solitude, where the mind becomes a monad. “Silence is the most beautiful of music, the notes surround the silence” said the musician Miles Davis, whose sentence adorns the building’s façade. Upon first glance, the building appears mundane: gloomy corridors, dilapidated cells, cold rooms, currents of gray, thick bars, barbed wire and a deafening noise – composed of interwoven voices, the footsteps of the guards, rattling keys, doors opening and closing … one can make no sense of it, and in the end one cannot distinguish anything. Will the prison become this incontrollable and dehumanizing machine described by Franz Kafka in In the Penal Colony? We hear a hushed music; it seeps through the walls and steel bars, as literary art seeps from ink lines. In each cell we find a musician. Black. Each one has their story to tell.

I wonder what has become of music in the prison world. Has it been perverted, like military music, to quote Clemenceau? Has it been suffocated, fortified, made sublime? Has it survived?

With his poem Charogne (The Carcass), Baudelaire proved that art may Beauty without necessarily representing it. Art magnifies ugliness, pain and suffering, making it sublime. Paraphrasing the accursed poet, “And this world gave forth singular music, 
Like running water or the wind,
Or the grain that winnowers with a rhythmic motion, 
Shake in their winnowing baskets”. What music will be played by the Black Americans?

Cell 1: As I approach, someone calls out to me: “Hey you! Come here.” I step forward and recognize Muddy Waters, the celebrated Blues musician. “Let me tell you what Black life was like in the first half of the 19th century. Slavery was abolished in 1865, at the end of the Civil War. But that was just an illusion…

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In reality slavery persisted, under the deceptive name ‘tenant farming.’ Black people couldn’t even vote until a century later with the Voting Rights Act! A whole century, can you imagine?!”

I nod, but the heaviness of his story weighs on me. “So, their so-called freedom, or their prison, it’s the same thing for us Blacks. In the end, everything is prison. Look at the Blues. Many think it’s trivial music, which only deals with friendship and loose women. Let me tell you, the Blues is a vernacular language with a double meaning. Everything in the Blues is about freedom and truth. The Blues is liberty.” He plays a song for me called Rollin’ Stones. It’s his most famous song that inspired the future rock group of the same name. “Well, I wish I was a catfish,/ Swimmin’ in a deep blue sea/ I would have all you good lookin’ women,/ Fishin’, fishin’ after me/ (…) Back down the road I’m going, Back down the road I’m going…For me, everything is a prison”, he repeats.

Leaving his cell, I reflect on this unexpected meeting and feel that I better understand the Blues, its themes and its words. The reference to a catfish swimming in the ocean, which the poor of New Orleans used to eat, is an allegory for liberty. The metaphor appears again when evoking women (good lookin’ women, fishin’ after me), which shouldn’t be taken only as a sexual suggestion, but also as an affirmation of autonomy; in the past, slaves couldn’t choose their companions.

Cell 2: They told me that the Godfather of Soul lives here, and when I entered, I found James Brown himself! The profound expression, the self-assured voice, the ironed shirt, all as usual; the Soul Brother is distinguished man! He spoke first: “You know, before me, Blacks were prisoners. I’ve liberated them. All of them. I did it and that’s my greatest merit, much more so than my musical talent. I’m not talking about material alienation; I’m talking about something even worse: mental incarceration.

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Before me, Blacks couldn’t name themselves, they couldn’t identify themselves. This was one of the causes of our unhappiness, of our weakness. So with my song Say it Loud – I’m Black and I’m Proud, I named Black people for the first time. Beforehand, they called us by different names, such as colored people, African American, afro-american, nigger, negro, etc. But we’re Black, with a capital letter. I was the first to give Black people, by naming them, permission to take charge of themselves.” Decidedly, the Great Nominator is a unique man who put his music to the task of mental liberation.

Cell 3: I look through the bars to see a man: taciturn, somber, and impenetrable. He lifts his face, and I discern Miles Davis. He grants me just a few words. “Music? It’s crucial to the Civil Rights Movement. Because of music, everyone could participate. Everyone. Especially those who were illiterate, which was the case of many Blacks. Music gave us force. The force to surpass prison. Like Harry Bellafont said, ‘You can cage the singer, but not the song.’ Music saved us.”

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Before leaving, I ask him his greatest wish. “To be white.” Miles Davis is certainly terse. But he is also wise and before I left he gave me a book of Martin Luther King. It’s his autobiography in which we can read about the famous pastor’s experience in jail. Curious, I open the book: “We rode from the motel of Zion Hill Church, where the march would begin. (…) We were singing and occasionally the singing was interspersed with bursts of applause from the sidewalks. As we neared the downtown area, Bull Connor ordered his men to arrest us (…) For more than twenty-four hours, I was held in solitary confinement. No one was permitted to visit me, not even my lawyers. Those were the longest, most frustrating and bewildering hours I have lived (…). I suffered no physical brutality at the hand of my jailers. (…) Solitary confinement, however, was brutal enough. In the mornings the sun would rise, sending shafts of light through the window high in the narrow cell which was my home. You will never know the meaning of utter darkness until you have lain in such a dungeon, knowing that sunlight is streaming overhead and still seeing only darkness below.” Here a main aspect of prison life is presented: isolation and solitude. I don’t doubt that during his stay in prison, the Gospel song of Mahalia Jackson resonated in Dr. Kings’ head: “We shall overcome…”

I keep going down the hall and meditate on these first visits. I realize that in fact, Blues, Jazz, and Soul are all intimately linked to prison. How could they not be, when African American music emerged from the cotton fields where the slaves worked and sang, in chains? Black music is the music of liberation and many of its illustrious representatives, like James Brown, were locked up. More remarkable than physical liberation is the intellectual liberation to which Blues, Jazz, and Soul aspire. I conclude with Nina Simone: “I wish I knew how it would feel to be free/ I wish I could break all the chains holding me…”

As I progress the noise gets louder, the music fades. A new generation, louder and more impetuous, has taken over. Like the sociologist Loic Wacquant wrote in his work Prisons of Misery, the decade of the 60’s is a turning point in American prison policy – to maintain a certain “racial order” throughout prison. The American penal system saw a massive and growing over-representation of Blacks. De facto, “incarceration is in this regard the climactic manifestation of the logic of exclusion, of which the ghetto is the instrument and product since its historical origin.” Indeed, Wacquant explains that the half-century from 1915-1965 was marked by a Ford industry to which blacks brought indispensable manual labor. Systematically ostracized by American society, they regrouped in urban ghettos which allowed them to use their work force. However, the wave of revolt in the 60s called into question the ghetto model with its desire for freedom, justice and equality. Prison will be the new ghetto, the new place of segregation. Thus, whether it’s a ghetto or a prison, they play the same role socially: ensuring segregation. And, as Wacquant notes, “the structural and functional symbiosis between the ghetto and prison finds a striking cultural expression in the texts and lifestyle displayed of the gangster rap musicians.”

So, the sounds are stronger, harder, and rawer – are they the breath of Hip-Hop? Just arriving, someone addresses me:

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Yo, it’s Snoop Dogg, from Cell 4. In 1993, I was 22 years old and I risked capital punishment for murder, but my defense saved me. So we can say I know the prison system of my country. It’s a shameful system that kills its citizens, literally and figuratively. Prison is nothing but a palliative for the shortcomings of the state: as Wacquant said, ‘the deliberate atrophy of the social state corresponds to the hypertrophy of the penal state.’ Let me give you some statistics: since Reagan’s push in 1973, the prison population has increased 705%. 705%! Close to 2.3 million people are incarcerated today, this is almost one out of hundred American old enough to be incarcerated. For Blacks, this penal policy was our Pandora’s box: 10.4% of Blacks between 25 and 29 are imprisoned! Today, more Blacks are in jail than university. In 2000, 791,600 Blacks were arrested and 603,032 were in college. In 1980, 143,000 were in prison and 463,700 at university!”

These figures are so staggering they seem unreal. But Snoop Dogg insists: “So, let’s not blame rappers for violence. Who’s the real killer? Me or the State, about which Nietzsche declared in Thus Spoke Zarathustra that it is ‘the coldest of all monstrous colds’? Who is the true criminal? Rap music, violent and born of the prison world, is simply the result of the omnipresent prison culture in the African American community. In this dehumanized world, without a heart and without a soul, we are detained, and we are lost. Sometimes dead. It’s difficult to adapt. ‘Only the strong survive.’ What historian Oscar Handlin said about the first European immigrants applies to Blacks: ‘They could not locate themselves; they had lost the polestar that gave them their bearings. They would not regain an awareness of direction until they could visualize themselves in their new context; see a picture of the world as it appears from this perspective.’ It’s hard to survive in this situation. For many, nothing makes sense anymore, nothing is important anymore… When you have nothing to lose, everything becomes possible.”

Snoop Dogg then makes me listen to a song called Stranded on Death Row. Everything is a symbol. The music begins with an ambivalent introduction: “I want to talk about the hearts of men / Who knows what evil lurks within them? / But let’s take a travel down the blindside/ And see what we find on this.” Which men? Free men or those imprisoned? This is a question which for now has no answer. The song continues and the atmosphere that emerges is the height of realism and disenchantment. However, no lyrical sadness is reflected, no regrets and not even – something surprising- hatred for society. It seems that life is a game where some win and others lose. This is ultimately a stoic vision, in which “it is better to change ones desires than the order of the world,” to quote the famous Cartesian sentence. De facto, prison has become commonplace in black American culture: we pass quickly from the “street corner” where drugs are sold to the “state penitentiary” where one is confined to the “cemetery”, where the story ends. Frightening triptych, whose virulence is as tragic as the lives of this “young black males”.

Accordingly, there is no crying, no tears, only pride! Prison has become an object of glorification, because we must cruelly love what we have. As Professor Michael Eric Dyson explains, paraphrasing Kant, necessity became a virtue. Thus Snoop Dogg exclaims in his song: “Rage, lyrical murderer/ Stranded on Death Row/ And now I’m serving a lifetime sentence/ There will be no repentance/ Since it’s the life that I choose to lead/ I plead guilty!” The music ends with a third and final distinction: “There are three types of people in the world / Those who don’t know what happened/ Those who wonder what happened/ And people like us from the streets that MAKE things happen.” I’m a criminal, but at least I’m the main actor in my life! This is the message of rap. I’m reminded of the words of Shakespeare: 

All the world’s a stage,
And all the men and women merely players;
They have their exits and their entrances,
And one man in his time plays many parts…”

I leave his cell with a heavy heart. The statistics are delusional. In this sad place, a violated justice cries of indignation.

Cell 5. From the dungeon emerges a wave of sounds that unfolds endlessly, like the statistics of the prison industry. Confusion has beaten the inmates – but how could you keep your senses in the face of such surrealism? Many rappers find themselves trapped here. The first to approach me is Xzibit. “My name comes from the verb ‘to exhibit’. My goal is to show reality in its simplest form. Like the rapper RBX said, ‘I write a rhyme, hard as concrete.’ But I also try to transcend.

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As an art form, rap imitates and elevates reality. My fourth album is titled Man vs. Machine. To be honest, I don’t know if prison is humane or mechanical.” Xzibit makes me listen to a bit of his album Release Date. The music evokes a prisoner’s release date and paints an uncompromising portrait of the prison world. The song starts with a prison ritual – counting your time done in jail: “Been here four years, eleven months and twenty-nine hot ones/ One more day and I’m a free man walking/ Leaving from behind these gates, I paid my debt to the state.” A description of prison follows, and all aspects are covered: promiscuity, isolation, the other inmates, sickness, etc. “Living around niggas who kill, right along with the niggas who will/ (…) It’s a sick university, murder the curriculum (…) I stayed awake nights listening to the sounds of prison life/ Motherfuckers crying, shanks getting sharpened (…) Selling everything from weed to blow (…) Locked down, one shower every seventy-two hours (…) I’ve seen niggas sleep for weeks, get too weak/ and then physically and mentally cannot compete (…) Give my naked pictures away, shake some hands/ Hope I never seen none of you motherfuckers again/ On all times take the long walk to the front gate/ Dress out expanding shit, today is my release date!”

Beyond the simplicity of the language, seen sometimes as vulgarity, a true photograph of prison life is found which reminds me of certain aspects from my visit to the Prison de la Santé in Paris: the mix of prisoners, where a minor offender can be placed next to a repeat offender (living around niggas who kill), portraits of naked women (my naked pictures), mental failure (motherfuckers crying … get too weak), et cetera. Thus the prison story of rapper Xzibit demonstrates the hardness of prison life and the relief upon finally escaping this oppressive machine. The American penal system is without a doubt an oppressor. As Loic Wacquant explains, “to the rapid vertical expansion of the system (tripling the prison population in fifteen years) can also be added a horizontal extension of the penal net (5.7 million Americans, or about 5% of men over 18 and 1 black man out of 5, are under court jurisdiction, with features like probation and parole).” The sociologist also supports the hypothesis that prison is now neither a preventive or deterrent measure, but merely a way to isolate groups perceived as dangerous. Here the author evokes a “processing of social waste”.

Another rapper begins to speak. He is Nasir Jones. “Hip-Hop has the great merit of having shown prison life in the broad daylight, having imposed a prison story on society. It’s too easy to lock people up and forget them forever.

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But us rappers constantly remind everyone of the prison world, not just through our music but through our style. Baggy pants worn below the waist or unlaced shoes show the influence exerted, sometimes unconsciously, by prison culture in our society. Politicians, like Senator Eric Adams, have even launched campaigns against this style, offended that a style born in prison should permeate society. The movement was echoed in other states, such as Michigan, Louisiana, Texas and Florida. Nevertheless, I’m convinced that political discourse is illogical and unrealistic. By establishing a false link between fashion and social deviance, Senator Adams wants foremost to frighten society and put the spotlight on prison. We very rarely evoke the prison world in political discourse. At least black music is the voice of this world forced into silence!”

One last musician stands up. He’s Jay-Z, the multi-millionaire rapper. “There is no doubt that the prison world is and should be present in society. But I would even say more. Music can influence the prison world. I think that Hip-Hop can contribute to instituting a more just, coherent and sensible penal system. Rap has long been a proponent of punishment, according to the biblical phrase ‘eye for an eye, tooth for a tooth.’ Ambivalent, rap music is sometimes cerebral, sometimes epidermal. So what to do when your friend is killed? Embrace the nonviolent wisdom of Martin Luther King Jr. or kill in turn?

Kill. As Oscar Wilde said, “The deepest thing is the skin.” In their song Eye for an Eye, the group Mobb Deep declared “Mahalia sings a tale but the real we still kill!” I have summarized this punitive concept revealing the unwritten law of rap: “If you shoot my dog, I will kill your cat, know that/ For every action, there is a reaction.” However, Hip Hop evolved from contact with prison, realizing that confinement and punishment have limited success. After time spent in prison, your worldview changes. “Locked down all day, underground, never seeing the sun / Vision stripped from you, never seeing your son,” sang rapper Beanie Sigel. “My best friend got murdered, my mind is different,” said rapper The Game, his stage name being very symbolic.

Hip Hop understood that the absence of parents is a tragedy. De facto, Black children (7%) are about 9 times more likely to have a parent in prison than white children (0.8%)! Instead of punishment, rappers favor rehabilitation, which also explains why this movement doesn’t always consider criminals and gangsters (Scarface, Frank White, Frank Lucas, etc) as scrap and renegades, but sometimes as models. According to Rick Ross, who borrowed his stage name from Freeway Rick Ross, one of the largest cocaine traffickers in Los Angeles during the 80s, “we never steal cars, but we deal hard.” Rap, music where honor is omnipresent (“death before dishonor” is a common phrase), doesn’t glorify disorder and crime, but argues that illegality sometimes remains the only solution. Black American music has shown itself strong and little virulent towards prison and the state: if the conditions and consequences of incarceration are described pejoratively, violence is never projected on the prison itself, with its guards and creators (politicians, for example). Life is a game, in which prison is completely uninhibited and demystified. Vae Victis! Woe to the vanquished! …

We rappers ask for nothing but love. Like Nasir Jones sings in his song If I Ruled The World :

If I ruled the world, imagine that…

I would open every cell in Attica, send them to Africa

If I ruled the world, imagine that

I would free all my sons, I would love them, I would love them…

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Cell 6. The language and ambiance change. I leave the United States and find myself in France. It’s interesting to study the similarities and differences in the representations of prison in American rap and French rap. A rapper appears; he is Kery James. “Let’s be clear, the theme of prison is different in French hip-hop. If the prison world is glorified by American rappers, in French music it is surrounded by a halo of terror. We try to make the young people understand that Fleury-Mérogis (the biggest French jail) is not a paradise. There’s no pride in going to prison, and even less in committing crimes. None. That’s the message of French rap. At least that is the rap that I defend.” Kerry James makes me listen to one of his works called “Deux Issues: Mort et Prison” (Two Ways: Death and Jail).

In a cold and somber rhythm, he shows the vanity of an illegal life:

« Il n’y a pas un voyou qui fasse long feu/ Tu te feras péter dès que tu sortiras sans ton feu. » « Tu veux grimper par n’importe quel procédé/ Tu es donc sujet à de judiciaires procédures.» “There is no thus who will survive in the long run/ You’ll be killed as soon as you go out without your gun”, “You want to move up by any methods, you are thus under legal procedures.”

The brutality of incarceration is expressed, as well as confusion and loneliness:

«Ton numéro d’écrou remplace celui de ton portable/ Là, tu connais l’envers du décors!/ La prison et son univers hardcore!»
“Affaibli, malgré ton moral d’acier/ Leurs barreaux, tu souhaiterais pouvoir les scier/ Maintenant que la parole devient l’encre/ Tu te rends compte qu’il y a peu de gens pour qui tu comptes/ Peu de courrier, et encore moins de mandats… »,
« T’es entouré de gens, et rarement seul/ Mais surprenant la manière dont tu te sens seul…”
“Your prison ID number replaces your cellphone number / Now you know what’s behind the scene!/ Prison and its hardcore universe!”
“Weakened, despite your nerves of steel / You wish you could saw their bars / Now that speech beomes ink, you realize few care for you / Few letters, and even less mandates…”
“You are surrounded by people, and rarely alone / Yet surprising the way you feel alone…”

Kerry James draws attention to the predictable failure of a gangster life, which only leads to two outcomes: “death or prison, in other words, four walls or four boards.” He encourages young people to stay within the law for crime always results in a fatal tautology: an actual death (death), or mental death (prison).

However, we note a similarity with American Hip-Hop. First, the brilliance of the fall, expressed in the United States by the street corner-state penitentiary-cemetery triptych and in the song by Kery James: “You barely open your eyes and you’re detained” and second, the constant feeling of imprisonment. Here we find the issue addressed during my course on prisons, namely the release from prison as one of the most anxiously awaited days in the inmates’ life.

Kery James concludes with an intense chiasmus, that an English translation can hardly capture:

« Et dès que t’es sorti, ça y est t’es reparti / Puis t’es reparti, dès que t’es sorti. » “Once you’re out, you’re back at it, as soon you’re back at it, you’re back in.”

Cell 7: Perfection. In this cell is a complex and ambivalent rapper: Tupac Shakur, sometimes an angel, sometimes a beast.

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Tupac has experienced detention several times and these experiences permeate his music, at times animalistic and nihilistic, other times sublime and divine. He tells me his story. “My favorite album Me Against The World came out when I was in jail. I was number one in the country, before Bruce Springsteen. And this while I was in prison! This paradox is actually normal for me because I was a fetus in my mother’s womb while she was serving time.

At this time, I really had the impression of being alone against the world. So I was supporter of punishment. In the song Running (Dying to Live), I declared: ‘Many dreams, it’s what I had, and plenty wishes / No hesitation in extermination of these snitches.’ The fact is that prison killed me and my death was apparent when I let myself go in moments of weakness. In my song called 16 on Death Row, I speak to my mother: ‘Dear mama, they sentenced me to death / Today’s my final day, I’m counting every breath / I’m bitter cause I’m dying, so much I haven’t seen / I know you never dreamed, your baby will be dead at 16.’ I was desperate and furious against everything and everyone: ‘They tell me the preacher is there for me / He is a crook with his book, that motherfucker never cared for me!’ I did not understand their justice: ‘How can these people judge me? They are not my peers.’ Hence my famous motto: ‘Only God Can Judge Me.’

Above all, the situation of Blacks in America revolted me. We are nothing but second-class citizens: out of a population of 10.4 million potential voters, 1.46 million Blacks have lost their right to vote because of lawsuits. The incarceration rate of African Americans is 4 times higher than that of Blacks in South Africa and although we are only 12.7% of the U.S. population, we are 48.2% of those sentenced to death. Lastly, there are currently more Blacks in prison than there were black slaves in 1850. So has anyone really left the period of oppression of slavery?

It’s true that sometimes rage tainted my blood and my rhymes. Like many other rappers, I often quote inmates in my songs, to show my support. But prison shook me. You don’t hate prison. You end up hating yourself. I regretted my own birth many times, like The Notorious BIG: “When I die, fuck it, I want to go to hell/ Cause I’m a piece of shit, it ain’t hard to fuckin’ tell/ (…) All my life I’ve been considered as the worst/ Lying to my mother, even stealing from her purse/ Crime after crime from drugs to extortions/ I know my mother wished she got a fucking abortion.

The solitude and silence of prison make you return to yourself, to an introverted thinking. It was in prison that I realized the futility of our lives, the plight of our neighborhoods, and the hateful state in which we found ourselves. In my song When Thugz Cry, I deplore that state: ‘we went from brothers and sisters to niggas and bitches.’

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However, in spite of everything, hope persists. It’s a dim light in a world of fog and darkness. Prison is a tragedy, but the error is also in us. As Shakespeare said, ‘The fault, dear Brutus, is in ourselves, not in our stars.’ All my life, my goal was to educate underprivileged youth. Take my song Shorty wanna be a thug: ‘I tell you it’s a cold world, stay in school / You tell me it’s a man’s world, play the rules…’ It would be an exaggeration to say that prison was a necessary step in my life, but it was certainly a milestone. It made me an animal, emphasizing force over love, but also wiser and more humane. ‘My only aim is to spread more smiles than tears’, I said upon my release. Still, life goes on. ‘Many things learned in prison, blessed and still living!’”

I have to leave this musical prison. Visiting hours are over.

Ultimately, through my visits, I realized the richness and ambivalence of jail and its representations in Black American culture. Prison is a hostile place, but it is part of the framework that represents African Americans. All the inmates interviewed have not really been in jail, but all have felt once like prisoners.

Unlike French rap, American hip-hop has made prison a place, admittedly of despair, but also of glorification, which reflects the profoundly more tragic situation across the Atlantic.

To me, the most fascinating and terrible thing is that the best rap label of the 90s was named Death Row Records. Between sorrows and joy, hope and resignation, futility and gravity, Hip-Hop found its balance. The rappers, like Sisyphus, must constantly ascend and descend the hills of life.

Vladimir Molinié

photo 10

Selective bibliography:

Wacquant, Loïc (November 1999), Les Prisons de la misère. Paris: Editions Raisons d’agir.

Christie Nils, L’industrie de la punition. Prison et politique pénale en Occident, Paris, Autrement, coll. «Frontières»

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2 thoughts on “La représentation de la prison dans la musique noire-américaine

  1. Article très intéressant, j’ai compris pourquoi le rap américain était si rattaché à la réalité carcérale.

  2. Article très intéressant, on y comprend bien pourquoi le rap américain est si rattaché à la réalité carcérale.

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